21 avril 2008

« En s'appuyant sur les descriptions de tâches, il est possible de déterminer les rémunérations équitables des emplois ». Vraiment?! (1)

De nombreuses personnes croient que les rémunérations déterminées en fonction des caractéristiques des emplois sont plus équitables que les rémunérations établies par les lois du marché. Cette croyance est à la base des dispositions du Code du travail et de la Loi sur l’Équité salariale par lesquelles on détermine des conditions de travail devant remplacer celles déterminées par les lois du marché. Le présent texte vise à démontrer la fausseté d’une telle croyance.

Imaginez qu’un père offre deux emplois très différents, mais également rémunérés, à ses deux fils en chômage, André et Bertrand. Les deux fils se disputent le même emploi. Par tirage au sort, André, très heureux, gagne l’emploi convoité. Bertrand, tout piteux, se résigne à accepter l’autre emploi.

Bien que, à salaire égal, André se sente favorisé d’avoir obtenu son emploi plutôt que celui dont son frère Bertrand a hérité, il soutient qu’il mérite une rémunération plus élevée que celle octroyée à son frère. Il invoque l’argument que sa tâche est beaucoup plus exigeante que celle de son frère et ce, tant physiquement et intellectuellement qu’au plan des responsabilités assumées ; ce qui est tout vrai.

Que pensez-vous de l’argumentation d’André? Bien qu’il soit déjà favorisé par rapport à son frère en ayant obtenu le poste convoité par eux deux, l’équité nécessiterait qu’il le soit encore davantage en obtenant une rémunération supérieure à celle obtenue par son frère? N’y a-t-il pas un vice logique dans ce raisonnement? Si les deux frères convoitaient le poste obtenu par André, ne doit-on pas en déduire que c'est parce que, malgré une rémunération égale et les exigences supérieures mentionnées par André, ce poste comportait, dans l'ensemble, manifestement plus d'avantages que le poste dont a hérité Bertrand? L’équité ne demanderait-elle pas plutôt à ce que ce soit la rémunération de Bertrand qui soit augmentée afin qu’aucun des frères ne se sente favorisé ou défavorisé par rapport à l’autre? Pensez-y en vous mettant dans la peau de Bertrand. (Et si vous n’êtes pas encore convaincu, pensez que l’emploi de Bertrand est si peu exigeant qu’il en est ennuyant à en être déprimant).

Mais imaginons un scénario légèrement différent. Supposons qu’à rémunération égale, Bertrand préférait obtenir le poste moins exigeant. Ne faudrait-il pas alors en conclure que, selon la perspective de Bertrand (qui s’estimerait avoir obtenu le poste le plus avantageux), c’est son frère André qui devrait mériter une rémunération supérieure?

Qu’exige alors l’équité lorsque les deux frères ont des aptitudes et des goûts différents et que chacun s’estime déjà privilégié d’avoir le poste qu’il occupe? Ne doit-on pas en conclure que l’évaluation de ce que seraient des rémunérations équitables est une notion qui varie d’une personne à l’autre en fonction des aptitudes et des goûts bien personnels de chacun?

Ne faut-il pas admettre que, si les tâches plus exigeantes sont généralement davantage rémunérées que les tâches moins exigeantes, cela n’a rien à voir avec la volonté de traiter équitablement les travailleurs : C’est simplement pour attirer suffisamment de candidats pour combler les postes offerts comportant de telles exigences. Il est vrai qu’une telle situation peut refléter le fait qu’en fonction de leurs goûts et compétences, une majorité de candidats potentiels pensent que les tâches exigeantes doivent être davantage rémunérées pour qu'ils les choisissent. Mais ce n’est pas parce que cette opinion serait majoritaire qu’elle serait plus objective et équitable que l'opinion opposée. Si plus de gens étaient plus intéressés à faire des tâches exigeantes que des tâches peu exigentes. les lois du marché pourraient très bien faire en sorte que ces les premières seraient moins rémunérées que les dernières. Les croyances des uns et des autres ne seraient pas plus (ou moins) équitables parce qu’elles seraient alors plus (ou moins) appuyées par les lois du marché (qui n’ont que faire de considérations éthiques) (2).

En conclusion, lorsqu’un comité d’équité salariale ou qu’un arbitre affirme qu'un emploi exige, en vertu de l'équité et de ses caractéristiques spécifiques, une rémunération différente (généralement supérieure) à celle découlant des lois du marché, on devrait savoir que leur position n’est pas plus objective ou défendable que celle des personnes croyant le contraire. Face à l’impossibilité de déterminer des rémunérations objectivement équitables sur la base des caractéristiques des emplois, j’estime que l’État devrait demeurer neutre. C'est-à-dire que l’État devrait laisser les rémunérations être déterminées par les lois du marché et se limiter à faire, au moyen de la fiscalité, une redistribution non discriminatoire de la richesse de tous les mieux nantis (favorisés par les lois du marché) vers tous les moins bien nantis (défavorisés par les lois du marché).



Notes

(1)
Le 9 février 2009, j’ai remplacé le texte original que j’avais affiché en avril 2008 par le présent texte plus court et plus facile à lire.

(2)
Démonstration additionnelles pour les lecteurs pas encore convaincus que l'équité n'exige pas que les tâches plus exigentes soient davantage rémunérées que les tâches moins exigeantes:

Vous louez une patinoire avec des amis pour jouer au hockey. Vous vous blessez dès les premières minutes de jeu et devez demeurer sur le banc pour le reste de la partie. Certains de vos compagnons affirment qu’étant donné que vous n’avez pas fourni autant d’effort qu’eux, vous devriez compenser en payant une plus large part des frais de location de la patinoire. N’avez-vous pas dit que les efforts méritaient, en vertu de l’équité, d’être compensés? Un tel argument serait ridicule n’est-ce pas? Pourquoi en serait-il autrement pour la seule raison que les efforts fournis le seraient dans le cadre d’un emploi?

Si les joueurs de hockey professionnels sont payés alors que les spectateurs ne le sont pas et doivent même payer pour se reposer et voir les autres jouer, c'est uniquement une question de loi du marché (la loi de l'offre et de la demande): Ça n'a rien à voir avec l'équité.